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[AFFAIRE CHARLIE] En prison, "j'en ai vu plein, des petits blonds, se convertir en un mois"


Merah, Kouachi, Coulibaly... Les auteurs d'attentats sont souvent passés par des établissements pénitentiaires, où ils se sont radicalisés. Un phénomène qui s'accentue sous le regard d'une administration dépassée.

Rédigé par DakarFlash.com, le Dimanche 10 Janvier 2016 || 35 Partages

Ils l'ont approché quand il faisait des tractions. Quand il a débarqué en 2011 à la prison du Havre, après avoir écumé un certain nombre de maisons d'arrêt, Franck, ancien détenu récemment libéré, était déjà précédé d'une petite réputation : "J'avais participé à une émeute dans une des précédentes prisons où j'étais passé. Et puis je ne me laissais pas aller. Le sport, c'est là que tu vois l'homme. Moi, j'enchaînais mille tractions par jour, je faisais plein de musculation. Ils cherchent des gens déterminés. Ils ont vite jeté leur dévolu sur moi." "Ils" ? Des "barbus", adeptes de "l'entraînement", qui ne faisaient pas ça "pour faire les beaux sur la plage".

L'un des mecs, c'était un converti, il faisait sept mille pompes par jour dans sa cellule, une machine. On s'est entraînés ensemble. Puis ils ont commencé à me parler de leur truc, d'islam, de djihad. Moi, je leur ai vite dit que c'était pas mon délire. A l'époque, j'étais assez extrême pourtant. En prison, t'es une Cocotte-Minute. J'avais tellement la haine que je voulais tout faire exploser. Mais s'attaquer à des civils, ça, j'ai jamais cautionné."

Pendant ses six ans de détention, il ne s'est pas converti à l'islam, même s'il avoue y avoir fortement pensé : "La religion, ça structure. Mais j'avais déjà eu des soucis avec l'administration pénitentiaire. Je me suis dit que si j'étais fiché converti, voire islamiste, j'étais mal." D'autres "Français" n'ont pas hésité.

Faut comprendre, t'es un peu minoritaire quand tu débarques. J'en ai vu plein, des petits blonds, se convertir en un mois. Ils avaient peur, ils voulaient se faire protéger. Les barbus les mettaient bien, leur permettaient de cantiner."

Kouachi, Coulibaly, Merah...

La prison, une fabrique à terroristes ? C'est à Fleury-Mérogis, en 2006, que Chérif Kouachi et Amedy Coulibaly se sont rencontrés. Ils sont au troisième étage et, au quatrième, il y a une star du djihadisme, Djamel Beghal, terroriste algérien formé dans les camps d'entraînement d'Al-Qaida en Afghanistan et au Yémen. Ils deviennent suffisamment amis pour se revoir tous les trois à leur sortie de détention : Kouachi et Coulibaly rendent visite à Beghal dans le Cantal, où il a été placé en résidence surveillée.

C'est aussi derrière les barreaux qu'Abdelkader Merah, le grand frère et mentor de Mohamed Merah, s'est radicalisé. "Il a été approché par des salafistes en prison au début des années 2000, nous racontait son frère, Abdelghani. Quand il est sorti, il ne parlait plus que d'Allah, se faisait appeler Ben Laden dans le quartier."

Pour Mohamed Merah, le benjamin de la famille, la case "prison" sera également déterminante. Philippe Campagne, de FO-pénitentiaire, raconte :

J'ai été surveillant en 2008, Mohamed Merah purgeait une peine pour vol. C'était vraiment le petit voyou qui tapait sur la porte de sa cellule pour réclamer sa Play-Station. Et puis il s'est mis dans la religion. Il s'est renfermé. Quand j'ouvrais sa cellule, je le voyais en train de faire ses prières. Il a très vite changé de statut. Il s'est mis à traîner avec les vrais durs."

Surveillant à l'époque à la prison de Grasse, il avait fait un signalement. Il n'en a plus jamais entendu parler... jusqu'à la tuerie de 2012.

Djamel Beghal et Amedy Coulibaly durant un entraînement à Murat, dans le Cantal, en 2010. (REX/SIPA)

"Avant c'était 'fils de pute', maintenant 'fils de chien'"

Comme tous ses collègues, Philippe Campagne a vu le comportement des détenus se modifier en dix ans.

Même les insultes à notre égard ont changé. Avant, c'était 'fils de pute'. Maintenant, 'fils de chien'. 'Mécréant'. Ou 'on va envahir ton pays'. Il y a beaucoup plus d'hostilité. Pour les femmes surveillantes, ça devient de plus en plus compliqué de travailler dans certains secteurs."

Il n'y a pas encore si longtemps, les "barbus" s'affichaient : appels à la prière depuis la fenêtre de la cellule, prière collective en promenade. "Depuis deux ans, ils tentent de ne pas se faire repérer, dit Farhad Khosrokhavar, sociologue, qui a travaillé sur la radicalité en prison. Les plus visibles sont les moins dangereux."

Les détenus savent, eux, à quoi s'en tenir. Dans les douches, par exemple, c'est désormais la norme de garder son caleçon, voire son tee-shirt. "Moi, je me désapais. J'avais mon CV pour moi, dit Franck. Mais c'est sûr que pour le détenu lambda, si tu veux pas avoir d'emmerdes, tu gardes le calebut."

Dans les cellules, surtout entre codétenus, les pressions deviennent insistantes. Les "mauvais musulmans" se font mettre au ban, on reproche à certains de regarder des programmes haram à la télévision (des matchs de tennis féminins !) ou d'écouter de la musique. On note la tenue des épouses au parloir. Ahmed el-Hoummass, délégué CGT et surveillant à Fresnes depuis quinze ans :

Ce n'est qu'une posture. Je suis musulman, je vois qu'ils ne connaissent rien à la religion. Par exemple, ils disent tous qu'ils font le ramadan et refusent les repas : mais quand je vide leurs poubelles, je vois qu'ils ont mangé : il y a des emballages de Mars et de Twix."

Nouveaux aristocrates de la délinquance

Qu'importe ! "Se la jouer" djihadiste ou religieux en prison, c'est donner un vernis idéologique à son parcours. Jadis, les grands braqueurs et escrocs étaient les boss de la prison. Selon Thomas Robé, de la CGT-pénitentiaire :

Aujourd'hui, les terroristes les ont remplacés dans l'aristocratie de la délinquance. Leur aura est incroyable."

Dans le secret des cellules, sur les téléphones portables clandestins qui circulent, le fond d'écran à la mode est le bandeau de Daech, comme le rappelle un rapport récent du contrôleur général des lieux de privation de liberté.

 

Le désormais célèbre logeur de Saint-Denis, Jawad Bendaoud, qui a hébergé Abdelhamid Abaaoud dans son appartement visé par le Raid, a aussi traîné ses guêtres en prison. Connaissait-il le djihadiste belge ? Selon "le Monde", il a en tout cas visionné sur des téléphones clandestins des vidéos de lui, notamment la plus célèbre où l'on voit Abaaoud rigolant, traînant des soldats syriens morts jusqu'à son pick-up. Défense de Jawad :

Tout le monde regardait des vidéos de lui en prison."

Un détenu en salle de sports à la prison de Fresnes. (WPA/POUZET20MN/SIPA)

Quartiers dédiés : la fausse bonne idée ?

Aujourd'hui, pour lutter contre le radicalisme en prison, le gouvernement ne jure que par l'installation de quartiers dédiés. A Fresnes, 22 détenus sont regroupés dans l'aile "spéciale". Medhi est revenu de Syrie après un mois passé dans les rangs de l'EI. Son avocate, Maud Touitou, explique :

Au départ, il était avec les 'droit commun'. Cela lui a fait du bien. Il regardait la télé, participait au club de la presse. Il m'expliquait que cela lui avait donné une nouvelle vision du monde, lui qui s'était fait endoctriner sur internet.

Et puis il a été transféré dans cet étage. Et là, ça a été terrible. Un jour, il est venu, le visage tuméfié. Pour un repenti comme lui, c'était le cauchemar. Il a demandé à être transféré, et a obtenu de bouger au bout de huit mois."

Comme dans la mafia, les repentis sont considérés comme des traîtres. "Et il y a le phénomène de groupe. Mon client, Thamer Bouchnak, était le meilleur ami de Chérif Kouachi. Ils ont été tous deux incarcérés dans l'affaire de la filière des Buttes-Chaumont. Quand Chérif Kouachi est sorti de prison, il s'était endurci, dit Dominique Many, avocat. Au procès, Chérif Kouachi a refusé de se lever à l'entrée de la présidente du tribunal, parce que c'était une femme, et qu'elle représentait l'autorité. Thamer Bouchnak a regardé... et fait pareil." Dominique Many pensait néanmoins que son client s'était amendé. Raté : il sera inculpé pour avoir participé à la tentative d'évasion de Smaïn Aït Ali Belkacem, l'artificier des attentats du Groupe islamique armé (GIA) en 1995 à Paris. Ahmed El Hoummass dénonce :

Les mettre tous ensemble, c'est une bombe à retardement. Et puis ça n'empêche pas le prosélytisme. Certains qui ne sont pas dans cet étage dédié sont bien plus influents."

"Je suis très bien en prison"

Les plus endurcis le savent bien : quoi de mieux que la prison pour reconstituer ses troupes ? A son procès en 2014, Ibrahim Ouattara, djihadiste ayant tenté de rejoindre Al-Qaida au Yémen et au Waziristan, réclamait ainsi la peine maximale :

J'ai un toit, de quoi manger, je suis très bien en prison."

Le gourou a été mis à l'isolement. Sans pour autant perdre de son aura. Il y a toujours des moyens pour se débrouiller. Avec les fenêtres qui communiquent entre l'étage des cellules d'isolement et les autres, une bonne vieille tactique est celle du yoyo, qui permet de se passer des petits messages sur une feuille de papier (1). Sinon, les épouses et les familles au parloir sont souvent sollicitées pour faire passer lettres et autres missives. Et puis il y a les téléphones clandestins. En 2012, Youssouf Fofana, le tortionnaire antisémite du gang des barbares, a réussi à poster de sa cellule de Clairvaux une vidéo sur YouTube, dans laquelle, habillé en djihadiste, il présentait le meurtre d'Ilan Halimi comme une attaque politique contre "les sionistes de New York", le tout en se réclamant d'Al-Qaida.


Quand il était incarcéré au Havre, Franck a vu débarquer une "vedette", escortée par le GIGN : Smaïn Aït Ali Belkacem, juste après sa tentative d'évasion ratée. Il se souvient :

Il était à l'isolement, ultrasurveillé. Il voulait se faire transférer, alors il a fait chier tout le monde, au sens propre. Il a repris la tactique des prisonniers de l'IRA, il tartinait sa cellule d'excréments. Et pour nous qui étions juste au-dessous, c'était l'horreur.

Y en avait plein, des petits, fascinés par lui. Un jour, en tout cas, j'ai vu Belkacem sortir en promenade avec un converti. L'administration avait dû céder sur ce truc. Des détenus comme lui, c'est compliqué."

Que faire de tous ces apprentis djihadistes ?

Belkacem a été condamné à perpétuité. "Mais qu'est-ce qu'on fait de tous les autres ? Ceux qui ne sont pas encore perdus ? On les enferme dans une espèce de Guantánamo à vie ? On fait une croix sur eux ?" questionne Maud Touitou. Alors que les procès "retour de Syrie" se multiplient, l'administration pénitentiaire s'interroge plus que jamais : que faire de tous ces apprentis djihadistes, dont certains n'ont passé que quelques jours là-bas, ont souvent des casiers judiciaires vierges ? Ann Kennedy, avocate :

A un moment, ils vont sortir de prison. Dans quel état d'esprit ? Et s'il y a un suivi pour les délinquants sexuels, pour les faits de terrorisme il n'y a rien. Ils sont lâchés dans la nature."

A la prison d'Osny, une cellule de déradicalisation a été mise en place. Philippe Campagne, à FO, attend de voir :

Cela fait dix ans qu'on alerte sur la radicalisation. On n'a rien fait pendant des années et là, on s'agite tous azimuts. Des fonds sont débloqués. Sur certains sites, les directeurs de prison achètent... des ballons de foot. Ça montre à quel point on est dépassés."
avec l'Obs france




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