Menu
DakarFlash
DakarFlash.com



Felwine Sarr: « Nous devons gagner la bataille de la représentation »


Au bout d’un marathon de quatre jours à Dakar et à Saint-Louis sur la pensée de l’Afrique par elle-même dans le cadre des «Ateliers de la pensée», l’un des organisateurs, Felwine Sarr, revient sur les communications et le sens d’une activité intellectuelle dont une prochaine édition est prévue. Il situe également les enjeux de cet événement qui constitue le prolongement de bien d’autres, surtout au siècle dernier avec des mouvements comme la Négritude ou le panafricanisme.

Rédigé par DakarFlash.com, le Samedi 5 Novembre 2016 || 211 Partages

Nous sortons de quatre jours de réflexion sur l’Afrique que vous avez organisés, avec l’historien camerounais Achille Mbembe, à Dakar et Saint-Louis au Sénégal. Quelle analyse faites-vous de ces journées ? 
  
Le premier sentiment que j’éprouve est celui d’avoir réussi le défi de la mobilisation aussi bien au niveau des chercheurs que du public autour de la chose intellectuelle. Généralement, l’on a le sentiment que le public n’est pas intéressé par ces questions, qu’on le mobilise plus facilement sur le divertissement et pas l’exercice de penser. Ces journées ont démontré que cela n’était pas forcément le cas ; que le public pouvait être intéressé par le débat et la réflexion, d’autant plus que celle-ci avait annoncé que son ambition concernerait les questions de l’Afrique et du monde. De ce point de vue-là, je suis satisfait. 
  
L’une de ces attentes qui a été le plus entendu c’est le prolongement dans la pratique et la praxis de la réflexion et de la pensée. Je pense qu’il y a une plus grande attente d’une réinjection d’une plus-value intellectuelle dans le corps social et de manière concrète : qu’est-ce que ça change dans la vie des gens ? De quelle manière ça aide à transformer leurs rêves ? Etc. 
Deuxièmement, et tout le monde a joué le jeu, on a essayé d’être dans une réflexion critique exigeante, qui n’évacue aucune difficulté de poser les problèmes et de tenter ensemble d’y voir plus clair. Sur la question des débats et de leur fécondité, je pense que là aussi, on a été bien servi ; les débats étaient de très grande qualité. En troisième lieu, ce fut également l’occasion d’entendre les attentes et les exigences du public. L’une de ces attentes qui a été le plus entendu c’est le prolongement dans la pratique et la praxis de la réflexion et de la pensée. Je pense qu’il y a une plus grande attente d’une réinjection d’une plus-value intellectuelle dans le corps social et de manière concrète : qu’est-ce que ça change dans la vie des gens ? De quelle manière ça aide à transformer leurs rêves ? Etc. Je pense que nous l’avons entendu et que nous allons probablement l’intégrer dans la prochaine édition des Ateliers de la pensée. L’on pourra envisager par exemple des ateliers à portées plus pratiques ; l’on aura certainement une réflexion autour de ce qu’on a reçu et perçu comme attentes et exigences du public dans la perspective d’ateliers à venir. 
  
Je crois qu’il y a eu un écho au-delà de nos frontières et espaces. Cela dit peut-être qu’on est dans un temps où la conscience collective des Africains, et même ceux de la diaspora, où il y a un désir de reprendre l’initiative de penser par soi-même et d’éclairer soi-même son propre chemin ; cela s’est vu notamment à travers les réactions sur les réseaux sociaux qui partagent cette attente-là. Cela participe d’un processus d’une plus grande liberté intellectuelle. 
  
Venons-en si vous le voulez maintenant aux communications. L’on a constaté, pour ceux qui ne le savaient pas, que la question de la pensée de l’Afrique par l’Afrique n’était pas nouvelle. D’aucuns sont remonté jusqu’à la fin de la 2è guerre mondiale avec la naissance du concept de Négritude. Quel lien faîtes-vous avec ce qui se passe aujourd’hui et ce qui s’est passé avant ? 
  
Il n’y a pas de génération spontanée ! Il est d’ailleurs important d’indiquer que bien avant même la seconde guerre, dans ce qu’on a appelé le moyen âge africain, vers les 14è et 15è siècles, il y a eu sur le continent africain des intellectuels qui ont toujours pris en charge intellectuellement leur vécu. L’on pourrait même remonter jusqu’en Ethiopie où il y a des textes en Amharique de philosophes, aux 3è et 4è siècles, qui pensent le réel. C’est donc dire qu’il s’agit d’une activité qui n’a jamais été absente. Plus récemment dans la période contemporaine, les devanciers les plus immédiats sont ceux qui au tournant des deux guerres ont pris en charge la question de la décolonisation et de l’émancipation dans toutes ses dimensions. Nous aurions aimé que ces processus-là soient absolument achevés et qu’il ne soit plus nécessaire d’y revenir. Les formes de domination ont pris, hélas, des formes plus subtiles et insidieuses et font que le processus est encore à interroger. On a beaucoup parlé de «décolonialité» et je pense que la filiation est claire : c’est de dire qu’il y a une nécessaire reprise dans le contexte contemporain. Les aînés ont fait leur part du travail. L nous reste à faire la nôtre ! 
  
J’ai eu le sentiment qu’il s’agissait d’une guerre et qu’il y avait une volonté d’enlever une gangue, de bousculer tout un tas de représentations absolument négatives tout en étant performatives. Ce ne sont pas juste des effets de langage qui sont sans conséquences. Mais nous avons saisi la mesure de la pernicité de ces langages et représentations. Oui c’était une guerre pour se libérer de ces catégories. 
 Mission fanonienne donc. Qui passera certainement par ce que nombre d’auteurs ici ont appelé rupture, désobéissance épistémologique ou décolonialité. En entendant cela, l’on a pensé que l’on était rentré dans une sorte de guérilla épistémologique. Est-ce votre sentiment ? 

  
On est dans une lutte. Il ne faut pas sous-estimer les luttes conceptuelles et idéologiques. Fondamentalement, ce sont les représentations du réel qui sont problématiques. Le réel est ce qu’il est mais si on convainc la majorité d’une représentation du réel, on est dans un enjeu de pouvoir. Et si ces représentations-là ne nous sont pas favorables, elles ont des conséquences. Même en neuropsychiatrie, il est démontré que le langage et la manière dont les métaphores sont construites ont des impacts sur les individus. Je pense que cette guerre mérite d’être menée, qu’on doive gagner la bataille de la représentation, sortir des représentations qui nous handicapent et annihilent notre volonté d’entreprendre. J’ai eu comme vous le sentiment qu’il s’agissait d’une guerre et qu’il y avait une volonté d’enlever une gangue, de bousculer tout un tas de représentations absolument négatives tout en étant performatives. Ce ne sont pas juste des effets de langage qui sont sans conséquences. Mais nous avons saisi la mesure de la pernicité de ces langages et représentations. Oui c’était une guerre pour se libérer de ces catégories. 
  
En regardant les profils des différents intervenants et en écoutant les différentes pensés qui ont exhalé des communications, deux remarques fondamentales ont surgi : la première concerne les origines disciplines et même géographiques des contributeurs et la 2è avait trait à l’intégration des artistes et écrivains comme membres à part entière de ces réflexions. S’agissant de la première observation, que pensez-vous que ces Afriques d’au-delà du continent puissent apporter dans le processus de la pensée sur l’Afrique ? 
  
La première idée a été de dire que l’on déterritorialise l’Afrique, que l’on la déracialise. Nous ne pouvons pas reprocher aux autres de nous avoir enfermés dans des catégories comme la race et le territoire et nous permettre une démarche similaire. L’Afrique c’est le continent mais également ses diasporas ! C’est pourquoi on a tout fait pour que cet ensemble soit représenté au cours de ces journées et soirées de réflexion. Bien plus, l’Afrique se compose de tous ceux qui lient leurs destins au continent sans en être originaires mais qui par leurs travaux et leurs engagements sont habités par l’Afrique. Ils ne doivent point être congédiés du seul fait de leurs origines. L’Afrique c’est également une entité symbolique et y est reconnu qui s’y reconnaît et s’y implique de manière profonde. Il y a donc eu une réflexion sur la territorialité et la déracialisation de la problématique.
Felwine Sarr: « Nous devons gagner la bataille de la représentation »
 
Au bout d’un marathon de quatre jours à Dakar et à Saint-Louis sur la pensée de l’Afrique par elle-même dans le cadre des «Ateliers de la pensée», l’un des organisateurs, Felwine Sarr, revient sur les communications et le sens d’une activité intellectuelle dont une prochaine édition est prévue. Il situe également les enjeux de cet événement qui constitue le prolongement de bien d’autres, surtout au siècle dernier avec des mouvements comme la Négritude ou le panafricanisme. 
N’est-il pas à craindre que cette mise en commun ne dissipe plus le discours sur l’Afrique plutôt que de le disséminer et participer ainsi à son rayonnement ? 

  
Non je pense que c’est plutôt l’inverse. Si les gens veulent s’amuser sur les statistiques, je pense que l’essentiel des communications sont du continent. Mais là n’est pas la question fondamentale. Elle se trouve plutôt dans la qualité des contributions qui ont été très bonnes. N’oubliez pas que le rayonnement de ce genre d’événement est plutôt lié à plusieurs choses comme l’engouement qu’il nécessite ou suscite, au travail de communication autour et à la qualité des contenus comme je l’évoquais tantôt. 
  
Revenons à cette autre dimension de cette nourriture intellectuelle qui aura été la participation des écrivains. Comment cette participation se justifiait-elle ? 
  
Je pense qu’il fallait le faire. Ce sont des individus qui apportent une approche sensible, qui n’est pas obligatoirement centrée sur l’intellect ou la réflexion au sens aride du terme. Romuald Blaise Fonkoua a par exemple montré que la pensée africaine est majoritairement dans la littérature ; que probablement les écrivains ont été ceux qui ont le plus pensé le continent. Une autre dimension est de dire que dans les arts et les expressions artistiques notamment, certaines questions que nous posons du point de vue philosophique y sont déjà traités et articulés sous d’autres modèles ou formes d’énonciation. Peut-être qu’il fallait sortir de la forme classique ou académique d’énonciation de la pensée et aller la chercher là où elle se dit. Je pense d’ailleurs que pour les prochaines éditions, nous allons intégrer d’autres formes d’expressions artistiques que la littérature. On peut réfléchir à partir d’autres formes qui disent, pensent et saisissent le réel avec des sensibilités intuitives et qui articulent des propos que nous retrouvons dans la pensée académique classique. 
  
Quel sort réservez-vous à tout ce qui a été dit à Dakar et Saint-Louis ? 
  
On travaille dans deux directions. La première c’est bien sûr les actes qui seront disséminés à travers les réseaux classiques comme les librairies. A côté, nous travaillons également sur une plateforme électronique qui comprendra des textes, des vidéos et sera une plateforme d’échanges, l’idée étant de préparer les prochains ateliers et de poursuivre les réflexions entamées ici. Il y a énormément de matériau et nous allons commencer dans les jours qui viennent un travail de postproduction afin de nourrir le débat.
 
 
Felwine Sarr: « Nous devons gagner la bataille de la représentation »

A un niveau personnel, vous avez récusé dans votre livre Afrotopia la nomenclature et l’archéologie de la présentation des savoirs élaborée par l’Occident ; vous en appelez à une catégorisation plus endogène. Qu’est-ce qui motive cette approche de rupture ? 
  
Deux choses. La première relève d’une réflexion qui a lieu dans les sciences humaines en général et qui remet de plus en plus en cause les spécialités disciplinaires en considérant que le réel est un tout que l’on a malheureusement découpé en portions que sont les disciplines, et qu’il s’agit aujourd’hui de recoudre. Avec pour finalité d’avoir une vue plus englobante et qui nous permet d’acquérir le réel sous cette dimension. Nous pratiquons des disciplines, certaines héritées du colonialisme comme l’ethnologie ou l’anthropologie – bien que cette dernière ait fait l’effort de se décolonialiser – qui sont nées d’un regard et d’un présupposé. Je pense qu’il est temps de repenser nos objets et les méthodologies à travers lesquelles nous les interrogeons et en toute liberté. Si ces disciplines traditionnelles demeurent pertinentes, c’est ok ; s’il y a lieu d’en créer d’autres pour une meilleure intelligibilité du réel, il faut se donner les moyens et la liberté de le faire. Il ne s’agit pas de récuser juste pour récuser, mais d’interroger la limite de la pertinence des outils que nous utilisons. S’il y a lieu de les reformuler pour une meilleure pertinence, il faut le faire.

Dakarflash2



Nouveau commentaire :