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Joseph Blatter : « Beaucoup pensent que je ne suis pas un mauvais gars »


Lundi 21 décembre, vous et Michel Platini avez été suspendus pour huit ans par le comité d’éthique de la FIFA. Dans les circonstances actuelles, le congrès électif de la FIFA – prévu le 26 février 2016 – peut-il avoir lieu ? Souhaitez-vous réellement qu’il ait lieu ?

Rédigé par DakarFlash.com, le Mardi 22 Décembre 2015 || 59 Partages

Joseph Blatter : « Beaucoup pensent que je ne suis pas un mauvais gars »

Bien sûr, je pense qu’on ne doit pas changer les dates établies pour le congrès [réunissant les 209 fédérations membres de la FIFA]. Mais il faudrait aussi savoir maintenant quelle est la suite qui va être donnée à la suspension du président de la FIFA et du président de l’UEFA [Michel Platini]. Car sans être en contact avec lui, j’ai vu qu’il utilisait exactement les mêmes biais la commission de recours de la FIFA et le Tribunal arbitral du [sport ] que moi.

Car on ne peut pas laisser ce qui a été dit dans ce document – qui n’est pas encore la motivation totale ou complète de cette suspension –, dans lequel on met en cause la probité de deux personnalités du football. Ils [le comité d’éthique] ont dit qu’il n’y avait jamais eu un accord oral entre M. Blatter et Platini [sur le versement de deux millions de francs suisses de M. Blatter à Michel Platini, en février 2011]. Ça veut dire que nous sommes des gens qui n’ont pas de parole. On nous traite de menteurs. Ça fait mal. C’est comme à l’école primaire quand on traite quelqu’un de menteur. Cela fait déjà mal. Mais à mon âge… Je suis certain que Michel partage ce sentiment. On nous a interrogés séparément et la décision a été prise sans qu’on prenne en compte nos paroles. Ça, c’est méchant.

Michel Platini a qualifié la procédure du comité d’éthique le visant de « procès politique  ». Qu’en pensez-vous ?

Il n’est pas loin de la vérité. Dans le contexte actuel, il est plus logique qu’on attaque celui qui est en pleine carrière que celui qui est à la fin de sa carrière. Alors qui est derrière ? Je sais que Platini a fortement touché – et ça, il le sait lui aussi – un des candidats à la présidentielle, qu’il avait utilisé dans un premier temps pour rassembler les voix européennes. Je parle du prince Ali le Jordanien a été battu par Blatter le 29 mai par 133 voix à 73 avant de se[représenter pour l’élection du 26 février 2016]. Mais quelle influence peut avoir le prince Ali dans toute cette opération ? Je ne sais pas. Je partage cette approche que c’est plus contre Platini que contre moi. Pour moi, cela ne sert plus à rien. En début d’année, j’aurai 80 ans. On ne va pas me suspendre à vie…

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Joseph Blatter et Michel Platini, le 29 mai à Zurich lors du 65e congrès de la FIFA.
Joseph Blatter et Michel Platini, le 29 mai à Zurich lors du 65e congrès de la FIFA. Patrick B. Kraemer / AP

« La rupture avec Platini fait suite à son changement d’attitude concernant le Qatar  »

Vous-même, récemment, vous ne donniez pas l’impression de souhaiter que Michel Platini vous succède… Lui qui a réclamé votre démission le 28 mai.

On a toujours eu avec Platini une complicité. Un jour, il devrait me remplacer. Mais il y a des situations qui ont changé. Sur le plan mondial, les autres confédérations avaient un peu peur de cette Europe grande et vorace. C’est à l’examen de cette situation que Platini, en 2014, a dit : “Je ne serai pas candidat en 2015.”

Cela explique-t-il votre rupture politique avec lui ?

Vous savez, la rupture politique fait suite à une surprise. Cette surprise, c’était son changement d’attitude concernant l’attribution de la Coupe du monde 2022 au Qatar. C’était une intervention, ou une recommandation – pour ne pas dire un terme trop fort – politique. Toutes les Coupes du monde ont été attribuées car il y a eu un ou des pays politiquement plus forts que d’autres. Et il y avait des alignements pour faire pencher la balance. Ce ne sont pas les rapports d’inspection qui font pencher la balance. Il est certain que l’intervention, la recommandation, du président français de l’époque [Nicolas Sarkozy ] à Michel ont eu une influence sur la victoire finale du Qatar [dans le processus d’attribution de la Coupe du monde 2022].

Selon vous, est-ce l’attribution du Mondial 2022 au Qatar qui a fragilisé votre règne ?

Non, pas du tout. Cela n’a rien déstabilisé. Je suis un homme honnête. Le Qatar a gagné. J’ai travaillé avec le Qatar comme je l’ai fait avec la Russie. J’ai été reçu à la cour [à Doha] deux, trois fois. Le choc, c’était l’intervention des Américains en Suisse [le 27 mai] et surtout au moment où il y a le congrès, au siège de la FIFA. C’est cela le choc. Ce choc, je ne m’en suis jamais remis totalement.

Pourquoi avez-vous dénoncé, cinq ans après, « l’interférence gouvernementale de la France  » et de M. Sarkozy dans l’attribution du Mondial 2022 au Qatar ?

Je ne l’ai pas fait cinq ans après mais quelques années après. C’était de notoriété publique. Que cela soit dans les médias, dans les discussions … On en a même parlé au comité exécutif. Il faut de temps en temps rappeler comment ça s’est passé. C’est tout.

La France a-t-elle réellement inversé le cours de l’Histoire, en provoquant la victoire du Qatar face aux Etats-Unis (par 14 voix à 8) ?

Je pense que le football n’a pas changé le cours de l’Histoire jusqu’à maintenant. Au contraire, il a contribué à tranquilliser l’Histoire. Mais actuellement, quand je regarde le monde géopolitique, je dois dire que cette Coupe du monde 2022 joue un rôle dans les grandes sphères politiques, entre l’Est, l’Ouest, les Américains. Je me considère un peu comme le punching-ball entre la Suisse et les Etats-Unis, mais aussi peut-être même au plus haut niveau sur le plan politique. C’est peut-être le moment que je ne sois plus là. C’est pour ça que j’ai dit « maintenant je me retire ». Mais je me retire jusqu’au moment où il y a une élection. Jusqu’à cette élection, qu’on le veuille ou non, je suis le président élu de la FIFA.

La justice suisse a relevé 133 mouvements financiers suspects lors de son enquête sur l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022. Ces deux Coupes du monde pourront-elles avoir lieu en Russie et au Qatar ?

C’est une décision du comité exécutif. Ces Coupes du monde auront lieu. S’il y a des personnes qui se sont mal comportées après ou avant [le vote d’attribution du 2 décembre 2010], elles devront être rendues responsables de ces versements. Les gens avaient confiance envers les banques suisses. Aujourd’hui, ce n’est plus vraiment le cas. Si la justice suisse recherche de l’argent… C’est d’ailleurs de cette façon qu’a été relevé le paiement des deux millions de francs suisses fait à monsieur Platini début 2011. C’est une banque suisse qui a eu un versement de deux millions, comme ça, à un individu. Elle a fait une petite alerte pour voir si c’était de l’argent “juste” ou pas.

La FIFA aurait-elle dû publier le rapport d’enquête de l’ex-procureur américain Michael J. Garcia sur l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022 ?

Oui, mais pour autant que les cas de toutes les personnes qui étaient dans ce rapport de Michael Garcia aient été traités [par le comité d’éthique de la FIFA]. Et ce n’est pas le cas. C’est seulement mon cas et celui de Platini qui ont été traités à une vitesse mirobolante. Il a fallu trois ou quatre ans à la commission d’éthique pour prendre une décision pour d’autres… Mais le comité exécutif n’avait pas le droit de publier le rapport Garcia [en décembre 2014, il avait prévu de le publier sous une forme “appropriée” en respectant l’anonymat des sources]. Personnellement, je ne l’ai jamais vu ce rapport. Nous l’avons remis aux autorités suisses en octobre ou novembre 2014 pour démontrer que nous voulions jouer les cartes ouvertes avec les autorités suisses. D’autant que nous avons porté plainte auprès de la justice suisse.

« Beaucoup de chefs d’Etat pensent que Blatter n’est pas un mauvais gars »

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En juin 2009, Joseph Blatter s'entraîne sur la pelouse de l'Allianz Arena de Munich.

Qu’aimeriez-vous que l’histoire retienne de votre action ?

Quand il m’a engagé, monsieur Havelange [président de la FIFA entre 1974 et 1998] m’a dit : « Il faut faire du football un langage universel. » Parce qu’en 1975, on organisait du football en Amérique du Sud et en Europe, mais très peu en Afrique et en Asie. (…) Je me suis mis là-dedans et on a fait du football un langage universel.

La santé économique de la FIFA est excellente. Les grands sponsors ont des contrats jusqu’en 2026, voire 2028. Quand l’ordre sera revenu, quand la pendule sera remise à l’heure, on retrouvera le football.

J’ai lu que vous étiez en train d’écrire un livre. Quand sortira-t-il ? Ce seront vos mémoires ?

Oui, je suis en train d’écrire un livre. On va appeler ça un livre avec des épisodes et non pas un livre avec des confidences ou une biographie. Si tout va bien, ce livre va sortir juste après le congrès de la FIFA [le 26 février 2016]. Dedans, il y a des choses que l’on ne sait pas. Des anecdotes. J’ai choisi ce format car j’ai vu que l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, qui vient de mourir [le 10 novembre] à 96 ans, avait écrit un livre qui s’appelait Le Temps d’une cigarette. Je me suis dit que j’allais faire la même chose. Mais comme je ne fume pas, je ne peux pas dire « le temps d’une cigarette. » Je dirais « mission football ».

Vladimir Poutine a récemment déclaré que vous méritiez de recevoir le prix Nobel de la paix. Qu’en pensez-vous ?

Il avait déjà dit que le sport devrait le recevoir. Je sais un peu comment il [le prix Nobel de la paix] est attribué. Et pour le moment, il ne va pas venir au football. Cela aurait été bien qu’on le donne au football si on n’avait pas eu ce tsunami qui est tombé sur nous. Le football travaille pour la paix. J’ai rencontré tellement de chefs d’Etat, et beaucoup pensent que Blatter n’est pas un mauvais gars. J’ai aussi des soutiens dans le milieu du foot français.

La justice suisse a ouvert une procédure pénale à votre encontre en septembre, pour le versement à Michel Platini, mais aussi pour un contrat avec Jack Warner et l’Union caribéenne de football leur octroyant les droits télévisés pour les Mondiaux 2010 et 2014. Craignez-vous des suites pénales pour les mois, années à venir ?

Une procédure pénale a été ouverte. Mais elle n’est pas encore au stade de l’accusation. On ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est lié aux événements du 27 mai [l’arrestation de plusieurs dirigeants de la FIFA à Zurich sur ordre de la justice américaine].

Que ferez-vous après le congrès du 26 février, lorsque vous ne serez plus président de la FIFA ?

Je suis en train de me refaire une santé. J’avais eu un drôle de coup récemment [un malaise début novembre]. Mais ça va mieux. Et puis je veux vivre car je n’ai pas beaucoup vécu. Je veux vivre avec mon amour et avec ma famille. Je travaillerai un jour comme journaliste radio. Radio France internationale m’avait demandé de venir faire le reporter lors d’un match de Coupe de France… Ce qui m’intéressera toujours dans le monde, c’est comment le sport peut aider, rentrer, faire quelque chose pour la politique.

Si vous aviez Michel Platini en face de vous, que lui diriez-vous ?

Je dirais à Michel : « Tu vois, on était trop forts pour eux. On veut nous enlever tous les deux en même temps. » On n’a pas toujours eu les mêmes idées mais je le répète : monsieur Platini est un homme honnête.


Le Monde
 

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