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«Le terrorisme, c’est un concept trop utilisé et très méconnu»


Rédigé par DakarFlash.com, le Jeudi 28 Juillet 2016 || 65 Partages

«Le terrorisme, c’est un concept trop utilisé et très méconnu»

Professeur de sociologie et de criminologie à l’Université  de Curry en Boston (Etats-Unis), Maguèye Seck estime que «Boy Djinné» n’est rien comparé à des milliers de criminels qui sucent l’économie du pays. Cette histoire n’est selon lui qu’une distraction pour détourner l’opinion des populations de la vraie criminalité. Maguèye Seck revient dans cet entretien sur la recrudescence de la violence aux États-Unis, en France… 

 

 

Vous êtes professeur de sociologie et de criminologie. Les Etats-Unis où vous êtes établi depuis quarante ans, traverse une période de vives tensions raciales. Qu’est-ce qui explique ce regain de violence entre noirs et blancs ? 

 

La violence aux États Unis est un phénomène ancien. Cela a débuté depuis 400 ans. Les noirs ont connu et ils continuent de subir la violence, sans arrêt. Après l’esclavage, il y a eu des moments où les noirs souffraient de violences liées aux périodes Jim Crow. Ils n’avaient pas droit à la liberté, à l’expression, ou au travail. On commence à voir les mêmes difficultés que durant les périodes Jim Crow : des périodes d’intimidation, d’extrême violence envers les noirs. Les observations sont que la police tue comme pendant la période des Ku Klux klan. Aussi grave que celle physique, la violence émotionnelle, psychologique et économique, fait que les droits les plus fondamentaux semblent être violés. Psychologiquement, les noirs ne peuvent plus supporter cette persécution. Ils sont arrêtés dans les rues, fouillés, brutalisés. La démocratie ne s’applique plus aux noirs, d’autant plus qu’ils doivent justifier chaque jour leur présence dans la société.

 

La démocratie est-elle réelle aux Etats-Unis, toujours cités en exemple ? 

 

La démocratie est sérieusement menacée dans ce pays à cause de la maltraitance des noirs. Les valeurs démocratiques sont à la base de la puissance de l’Amérique. Si l’Amérique est forte et respectée, c’est parce que ces valeurs ont été appuyées pendant au moins une bonne centaine d’années. Tout cela est maintenant remis en question.

 

Pourquoi cette subite recrudescence des violences raciales? 

 

L’élection de Barack Obama fait mal à une minorité. Une minorité puissante. Souvent des républicains. Ces derniers ont été très clairs avec Obama en 2012, quand il s’est représenté. Ils lui ont dit clairement qu’ils feront tout pour qu’il échoue dans ses entreprises. Alors, l’entreprise primordiale pour Obama, c’était l’unification de l’Amérique. Les objectifs fondamentaux ne se limitaient pas à la relance de l’économie de l’Amérique, qui était déjà en récession. Il a bien travaillé économiquement parlant, jusqu’en 2012. Socialement parlant, il y a le racisme qui montait. Un grand paradoxe. Je ne sais pas s’ils seront en mesure de le faire échouer, mais ont réussi à créer des problèmes sociaux, avec une montée du racisme, des discriminations, de la ségrégation, une haine raciale et une violence sans mesure. On peut faire une corrélation directe entre le refus du plan de Obama par les républicains et les conséquences socio-économiques. Obama le sait très bien, mais il est très diplomate, très pondéré. Il n’a pas d’autre choix que de laisser les républicains faire ce qu’ils veulent.

 

C’est un noir à la tête de l’Amérique qui dérange alors ?

 

Ça dérange depuis 2012. L’Amérique voulait d’un Barack Obama pour juste un mandat de quatre (4) ans. Depuis 2012, l’Amérique se sent un peu dérangée par le fait d’être gouvernée, pendant huit ans, par un noir, qui a abattu un travail remarquable. Selon les faits. Le pays n’est plus en récession. Le taux de chômage, qui était à 11% en 2008, est maintenant de 4.7%. Il a mis de côté les guerres avec l’Afghanistan et l’Irak. C’est le succès qui fait mal.

 

Pourquoi les Etats-Unis  avaient-ils donc au départ accepté un noir à leur tête ? 

 

L’Amérique était presque à terre. Elle n’était pas aimée à travers le monde entier, du fait de ses agissements : les tueries d’innocents. On avait besoin d’un homme charmant, intelligent, prêt à mettre fin aux deux guerres et à relancer l’économie. Le peuple voyait tout cela dans Obama. Mais l’Amérique n’était pas prête à accepter que ce succès vienne d’un homme noir. Le racisme institutionnel est réel. Il faut y faire face car quand ça atteint la police, c’est très grave. Les noirs vont résister.

 

On pourrait assister à d’autres tueries… ? 

Si des décisions ne sont pas prises au niveau du congrès pour arrêt l’injustice institutionnelle et condamner l’injustice policière, le racisme économique, environnemental, il n’y aura jamais de paix. C’est au peuple de mettre fin aux pratiques discriminatoires, en élisant des gens qui ne sont pas racistes, des hommes et femmes multiculturels.

 

La montée  des violences, ce n’est pas seulement en Amérique : la France a été récemment frappée, à nouveau, la Turquie fait aussi l’actualité… Le sang coule partout…

Il n’y a pratiquement pas de différence entre les pays occidentaux concernant les questions raciales. Le racisme est aussi un phénomène européen. La même chose pourrait  se passer en Espagne, en Allemagne, en Italie ou en Russie. Le racisme, c’est surtout une question de pouvoir. Quand une race qui contrôle, décide de rendre les choses inégales, de maintenir les discriminations, les résultats sont les mêmes : la souffrance, puis la  violence. Les gens qui souffrent se révolteront un jour ou l’autre. C’est juste une  question de temps. On peut substituer les noirs de l’Amérique aux arabes et aux Africains de l’Europe. Ce sont des groupes minoritaires qui demandent certains droits humains.

 

La France parle d’actes terroristes ….

 

Le terrorisme c’est un concept trop utilisé et très méconnu. Je remplacerai ce mot par une bataille pour le pouvoir. Quand les Européens colonisaient ce pays, ils ont fait beaucoup de mal. Mais on ne les a jamais décrits comme des terroristes. Ils ont tué, violenté, occupé, volé, détruit. C’est parce qu’ils avaient le pouvoir de le faire. Si nos parents les voyaient comme des terroristes, cela n’avait pas d’importance. C’est une bataille pour renforcer un pouvoir, qui va toujours être contrarié par une bataille de protection. Celui qui essaie d’accentuer son pouvoir va rencontrer une force de résistance. Le terrorisme existe certes, mais c’est un concept très vague. Ce que nous sommes en train de voir en ce moment à travers le monde, cette violence, demande une nouvelle définition du terrorisme. On n’a pas encore la définition réelle de cette violence dans le monde. Tout le monde parle de terrorisme, mais il y a autre chose.

 

C’est quoi cette autre chose ?

Si c’était seulement le terrorisme, il serait facile de situer les terroristes, de les localiser et les éliminer systématiquement. On ne connaît pas l’ennemi auquel nous faisons face. Regardons les questions d’inégalité, de racisme. Il y a beaucoup de mépris et de haine dans le monde. Dans toutes les races, les religions, les ethnies. On ne parle plus de solidarité, d’unité,  de compassion ou d’aide. Les pauvres ont les mêmes besoins naturels que les riches. La pauvreté est le résultat direct de cette injustice, de cette ignorance. Les gens vont essayer de résister à ces inégalités et à cette ignorance par tous les moyens. On trouve les mêmes inégalités, les mêmes problèmes de pauvreté partout, au Sénégal et ailleurs.

 

Au Sénégal également, on assiste à une recrudescence de la violence, notamment avec des vols à main armée. Que dites-vous de cette situation ? 

 

Il y a un certain développement dans ce pays. Mais un développement négatif. Les voleurs sont mieux armés, des armes automatiques… On n’est plus au temps où les voleurs utilisaient seulement des armes banches. On a une obligation politique d’éduquer la masse. Car ce serait trop tard si cela devenait une affaire de tous les jours. Et on tend vers cela. Nos autorités ne sont pas intéressées par cela, ou n’ont pas de plan pour réagir. On a de réels problèmes d’insécurité dans ce pays. Il faut de la prévention. Prendre le tiers du temps qui est consacré à la danse sur les chaînes de télévision.

 

«Boy Djinné», un prisonnier dépeint comme dangereux et qui réussit toujours à s’évader, retient l’attention de tout un peuple. Quand un prisonnier défie les forces de l’ordre, n’y a-t-il pas danger? 

 

Les histoires sur «Boy Djinné», ce sont des distractions. Le vrai danger auquel le Sénégal fait face n’est pas «Boy Djinné». C’est la propagande. Les Sénégalais aiment écouter des aventures comme celle de «Boy Djinné». Il y a des gens beaucoup plus dangereux que lui. Ceux-là qui posent des actes criminels de manière régulière, qui contribuent à l’appauvrissement de millions de Sénégalais. «Boy Djinné» n’appauvrit  pas le pays.  Des fonctionnaires de l’Etat ou du privé, des religieux et autres, qui passent tous les jours devant les tribunaux pour des actes de détournement de deniers publics portant sur des milliards, qui deux jours plus tard, circulent dans de belles voitures, parce qu’ils ont les moyens pour se défendre. C’est cela le drame de ce pays. J’aurais préféré mille «Boy Djinné» à un seul de ces gens. Il ne peut même pas être leur élève. Ces gens tiennent le pays au collet. Ils détournent l’attention de la population vers ces faits, ces histoires, pour pouvoir dérouler leurs activités criminelles. La masse reçoit à souhait des informations sur «Boy Dinné» et ignorent tout des vrais et grands «Djinné».

l'obs


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