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Visite de la Maison des esclaves : Gorée, les murs de souffrance


Rédigé par DakarFlash.com, le Dimanche 25 Septembre 2016 || 599 Partages

Visite de la Maison des esclaves : Gorée, les murs de souffrance
L’impression de déjà vu frappe au premier contact. Murs vert-de-gris rongés par l’humidité. Cellules nues. Etroites, infâmes, dégradantes. Cellules pour les hommes de part et d’autre de la maison, une cellule pour les femmes, une pour les jeunes filles, les invalides temporaires et enfin les enfants. Plafonds aux poutres de bois pourris par l’agression du temps. Sols froids couverts tantôt de dalles, tantôt de sable noirci. Candélabres vieillots et usés. Puis s’entrechoquent les sentiments. Haine. Rage. Dégoût. Colère. Vengeance. Ensuite, viennent les questions. En flot continu. Pourquoi ? Comment ? Est-ce possible ? A Gorée, l’innommable a une histoire : la traite des nègres. Un nom : La Maison des esclaves. L’endroit est un lieu de pèlerinage pour tous les fils d’Afrique nés et venus d’ailleurs. Amérique, Guadeloupe, Antilles, Guyane, Brésil etc. Ils y viennent par milliers. Comme dans un retour sur les lieux du crime. Pourtant sa façade pue l’anodin. Une rustique bâtisse à l’allure coloniale et à l’architecture européenne tendue de briques rouges et noirs. Une porte en bois, verte, sur laquelle est couché, en pancartes blanches sous des arabesques bleues, le règlement intérieur de la Maison. Heures d’ouverture, interdiction, tarifs pour la visite, tout y est placardé dans une danse sinistre. Neutre. Comme dans un ballet funèbre. La porte franchie, un long couloir serpente la maison, de bout en bout de la bâtisse avant de se jeter à la mer en une minuscule embrasure au nom lugubre. A la connotation terrifiante, fatidique : La porte du voyage sans retour. Ici, passaient pour ne plus revenir, les ancêtres esclaves, traités tels des bêtes de somme. Enchaînés, entravés vers une destination inconnue. Là-bas entre l’Amérique et l’Europe d’où viennent, aujourd’hui, leurs petits-fils, arrières petits-fils. En quête de leur identité perdue, pour se ressourcer sur la terre des leurs aïeux.

Colère

Isabelle est descendante d’esclaves. La gorge nouée, les yeux dissimulés derrières des lunettes de soleil, la jeune guadeloupéenne en est à son premier «back to roots (retour aux sources)». Les mots lui manquent mais, elle trouve la force de graver dans la roche, son empreinte. «Man ka mandé REPARATION ba la diaspora (Je demande réparation pour la diaspora). Isabelle», trace-t-elle au feutre noir sur le mur blanc de la chambre de pesage. Elle ne sortira pas un mot. Seule une trace de larme échappée de sous ses lunettes, renseigne sur son ressenti du moment. La «Chambre de pesage» des esclaves est un refuge cathartique pour elle. Le temps d’un battement d’ailes. Comme pour tous les autres «pèlerins», la pièce, singulière de par son aspect, est leur mur des lamentations. Le chevalet sur lequel ils peignent leur souffrances, matérialisent leur colère, partagent leurs peines et formulent leur requête. Logée à gauche de l’entrée, elle passe presque inaperçue. Presque insignifiante. Une petite marche permet d’y accéder. A la différence de ses semblables d’en bas, c’est la seule pièce qui garde encore sa porte. Similaire à celle de l’entrée et à celles du musée, à l’étage. Toujours de la même couleur verte. Ses murs sont tendus de blanc, trois lucarnes aux grilles en fer et deux plafonniers aèrent la pièce. Au fond, une autre porte de couleur verte donne sur la rue. Le plafond est en bois et le sol en dalles de briques rouges. Le mur, d’un blanc tacheté de gribouillis de toutes sortes et de toutes les couleurs. Bleu, rouge et noir. De loin, ils ressemblent juste à un barbouillage de mômes. Il faut les approcher de plus près pour réaliser que ces murs sont le cimetière des ressentis des visiteurs qui ont laissé leurs estampilles là, comme une épitaphe. «Ça fait vraiment pitié», «On ne vous en voudra pas plus que vous nous en voudrez», «Que de souffrances endurées par nos ancêtres par la méchanceté de quelques esprits», «On pardonne mais l’Histoire restera toujours», «Choqué et plus engagé» ou encore, « Rien n’est plus le même, l’histoire change tout», «We can forgive but we cannot forget (on peut pardonner mais l’oubli est impossible)», «Plus jamais ça !», «Notre histoire, notre identité». Autant d’inscriptions qu’on peut lire sur les murs lézardés de la chambre de pesage. Autant de sentiments enfouis qui refont surface dans le cœur des descendants d’esclaves déjà meurtris par les visions d’horreur des cellules. Natacha, française en vacances au Sénégal, est sans voix devant l’indicible. Comme rongée par la honte dans ce temple témoin de toute la souffrance de la race noire, la jeune femme au bronzage parfait, dissimulé dans un short et un top bleu, dissimule sa gêne derrière une paire de lunettes Aviator. En proie à une colère sourde contre la barbarie et la cruauté de ses ancêtres contre le peuple noir, Natacha qui vit en couple depuis bientôt 5 ans avec un «fils d’Afrique» avec qui elle a eu un petit William, en veut terriblement aux siens. «En lisant ces mots, j’ai le cœur étreint par la colère et je pense à mon fils de 3 ans. Aurait-il connu le même sort si cette barbarie avait persisté ?», s’interroge-t-elle. Sa question restera en suspens. Refoulant un hoquet nerveux, elle serre un peu plus son fils contre elle et lâche : «Je ne suis ni rebutée, ni en colère contre ceux qui ont écrit ces messages. Non ! Je les comprends et je demande pardon au nom des miens. Je suis plutôt en rogne contre les miens. Une telle cruauté est abjecte», lâche-t-elle avant de disparaître dans les dédales de la Maison des esclaves. Une maison qui refuse chaque jour un peu plus de visiteurs et dont les empreintes sont systématiquement effacées par le personnel. Un coup de pinceau nécessaire selon le conservateur Eloi Coly, «pour préserver l’authenticité de l’architecture et de la culture nègre de l’époque qui ne connaissait ni écrits, ni lecture». Eloi Coly, conservateur de la Maison des esclaves depuis 2009 : «Lors de leurs visites, ils sont nombreux à laisser leurs traces sur les murs. Comme pour marquer leur passage sur l’île. Ces marques, nous les considérons comme des dégradations de la nature et nous les enlevons à chaque réhabilitation, avec de la peinture ou en les grattant. Parce que nous considérons qu’elles n’appartiennent pas à l’architecture de la Maison des esclaves. Des livres d’or sont mis à la disposition des visiteurs qui souhaitent immortaliser leur passage sur l’île mais, il y a toujours des entêtés qui nous échappent et nous n’avons pas le personnel nécessaire pour suivre au pas chaque visiteur.» Son bureau croule sous le poids des souvenirs. Livres d’or, photos, portraits du khalife général des Layenne, du Pape Jean Paul 2, de Nelson Mandela, citations jalousement conservés dans des cadres en verre et un ordinateur, unique signe de modernité dans ce vestige du passé. Cette maison aux mille et un murmures qui suintent de chaque pore de ces murs. Creusets de souffrances ineffables.

 

LIVRE D’OR

Au-delà des maux d’écorchés vifs peints aux murs après une visite douloureuse, d’autres mots. Tracés sur le papier par quelques grands hommes de ce monde dont l’émotion affleure au bout de la plume. Et dont L’obs vous présente quelques extraits.

«L’humanité dans toute sa cruelle verdeur ! Et dire et croire qu’ici des hommes et des femmes ont été soumis au refus total de leur identité, et ce, pendant des siècles. On pourrait dire au sortir d’une telle visite que l’homme est un loup pour l’homme ? Oui ! Il est bon que Gorée demeure à jamais pour interpeller nos consciences endormies. Non ! La bête immonde n’est pas morte. Puissions nous nous souvenir toujours et pour l’éternité de Gorée, la martyre», Monsieur Ibrahima Boubacar Keïta, Président du Mali. Le 15 avril 2014

 

«Nous sommes reconnaissants d’avoir eu l’opportunité d’en apprendre un peu plus sur cette douloureuse histoire de la traite des esclaves et cela nous impose un devoir de mémoire afin de rester vigilant envers les droits de l’humanité.», Barack Obama, Président des Etats Unis. Le 27 juin 2013

 

«La maison des esclaves de Gorée, mémoire du commerce triangulaire qui a vu l’Afrique se vider de sa meilleure ressource humaine, doit être préservée, rénovée et soutenue. Toutes nos félicitations au conservateur», Macky Sall, Président du Sénégal. Le 12 octobre 2012

 

«Je suis venu, j’ai survécu et je suis choqué», Robert Mugabe, Président du Zimbabwé. Le 10 novembre 1991

 

«Au nom du peuple français, je rends hommage à la mémoire des innombrables victimes de l’esclavage. Le rappel de cette tragédie lie à jamais l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et les Caraïbes. Il nous oblige à lutter sans relâche contre toutes les formes d’exploitation de l’être humain», François Hollande, Président de la République de France. Le 12 octobre 2012

 

«Pendant que j’ai visité la maison d’esclaves de l’île de Gorée, j’ai ressenti une grande émotion. Tout ce que les Africains ont vécu. Une grande tragédie dans ce lieu (…) Ce lieu est comme une piqure de rappel de l’histoire du mal. Aujourd’hui, l’Afrique va se lever du soleil pour un futur proche, plus propre, plus sain. J’y crois en toute sincérité. La République Turque sera aux côtés de la révolution de l’Afrique (…) Vive la solidarité Sénégal et Turque», Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre de la République Turque. Le 9 janvier 2013

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