Menu
DakarFlash
DakarFlash.com

Voyage à Agadez, sur la route de la mort


Allô Dakar, ici Agadez ! Ils sont aujourd’hui des milliers de jeunes Sénégalais, Maliens, Guinéens qui rêvent de se rendre en Europe en passant par Agadez (Niger). Après la mer et les grosses pertes en vies humaines qu’elle a causées, c’est le désert qui est actuellement prisé. La voie Niamey-Agadez-Libye est la plus empruntée. L’Observateur a suivi les pas des migrants clandestins. Voyage périlleux dans le désert d’Agadez.

Rédigé par DakarFlash.com, le Jeudi 12 Octobre 2017 || 53 partages || 0 commentaires

Voyage à Agadez, sur la route de la mort
 

A Agadez, le temps n’est pas au voyage de noces. La plus importante ville du Niger étouffe de chaleur, le sable balayant les visages. Agadez est encore sous la domination de ses démons de toujours. Elle a du mal à se départir de sa réputation meurtrière, acquise malgré elle. Postée à l’entrée du désert du Sahara, la ville carrefour ouvre une voie menant droit vers la ténébreuse Libye et l’inhospitalière Algérie. Agadez est un amour de ville pour ces centaines de milliers de jeunes Africains, Sénégalais notamment, pressés de se bousculer dans ses ruelles sablonneuses et dangereuses. Cette ville, malgré les centaines de tragédies humaines et humanitaires qu’elle charrie, ne semble rien regretter. La migration irrégulière semble une banale histoire de formalités et de sous. Les pertes en vies humaines sont considérées comme des effets collatéraux. «Cette migration-là, elle ne va jamais s’arrêter. On peut l’interdire, elle se fera sous d’autres formes», tranche net Ousmane Coulibaly, régisseur en chef de la radio Namod Fm d’Agadez. Cependant, les dizaines de morts dans le désert au moment de la traversée de la Méditerranée ne laissent personne indifférent, mais il n’y a pas moyen de l’arrêter. «J’ai été jusqu’en Algérie. Des passeurs véreux m’ont abandonné sur place. Je me suis débrouillé pour revenir à Agadez avec l’aide d’ONG comme l’Organisation internationale pour les migrations (Oim). Seulement, ça ne me décourage pas. Et surtout, que personne ne me parle de mort. Nous allons tous mourir un jour, mais on n’est pas obligé de vivre dans la pauvreté, le manque et la misère toute la vie», lâche un jeune Sénégalais, plus préoccupé à sauvegarder son anonymat. Il allume sa cigarette, traine les autres migrants qui ont accepté l’aide de l’Organisation internationale pour les migrations (Oim) pour rentrer au bercail. Avant de disparaitre dans les rues d’Agadez. Comme lui, des centaines de jeunes originaires du Sénégal, de la Gambie,  du Mali, du Cameroun, du Nigéria attendent à cette porte du désert et espèrent un jour ou l’autre réussir la traversée du Sahara vers la Libye. Pour ce pari plus que suicidaire, Agadez est la dernière étape à franchir. Mais combien de sacrifices à consentir avant de poser pied à la capitale nord du Niger.

Localité située à 950 kilomètres au nord de la capitale nigérienne, Niamey, Agadez est la plus importante ville du Nord Niger. Ville cosmopolite habitée par les Haoussas, les Touaregs, les Peulhs, les Songhaïs et les Arabes, elle signifie marché dans un dialecte local du fait que c’était le lieu de rencontre de toutes les caravanes de la région. Aujourd’hui plus que jamais, la ville du Nord Niger est une localité de rencontre. Seulement, ce ne sont pas plus des marchands qui envahissent la ville, mais des jeunes issus des pays de l’Afrique de l’Ouest qui ne font que transiter. Leurs rêves dépassent le désert du Sahara. Aujourd’hui, Agadez peine à se relever de cette réalité. Loin d’une ville moderne, elle garde toujours ses bâtiments en banco, témoins d’une localité ancestrale. L’architecture préhistorique de cette cité est gardée jalousement, même si aujourd’hui les populations d’Agadez construisent de moins en moins en banco. Porte d’entrée du Sahara, Agadez a un climat désertique avec des journées chaudes où la plupart du temps le thermomètre affiche plus de 40 degrés. Les nuits sont froides néanmoins. Les tempêtes de poussière permettent à la ville de garder son identité. Point de départ de tous les migrants clandestins de l’Afrique, Agadez accueille des centaines de milliers de «candidats à la mort». Seulement, rejoindre cette cité relève parfois du domaine de l’improbable.

Kantchari, frontière Niger-Burkina Faso, le poste de l’arnaque – Beaucoup de candidats sénégalais traversent les territoires du Mali et du Burkina Faso par la voie terrestre. Cette traversée est devenue depuis quelque temps, un parcours du combattant. Trouvé à l’entrée de la gare de la compagnie de transport Sonef, Pape (sans autre précision), les yeux dans les nuages, la tête plongée dans ses incertitudes du moment, ce jeune Sénégalais de 25 ans ne sait plus où donner de la tête. Il est perdu. Au sens propre comme au figuré. Venu de la lointaine région de Tambacounda, son envie d’aller en Europe via la Libye a été stoppée net par les policiers burkinabés du poste de contrôle de Kantchari. Ces compagnons de misère ne veulent pas le laisser à la merci du danger à Niamey. Il a de maigres ressources qui ne lui permettent pas de prendre un autre en charge. La seule solution alternative pour sortir de ce guêpier a été trouvée par un subtil Nigérien. Minuit passé devant la gare de Sonef, il faut vite trouver un gîte à Pape, qui a perdu toutes ses économies. Le Nigérien sort un tour de sa poche et Pape est sauvé. «Il faut aller à Keur Serigne Touba au 2e arrondissement. Tu seras bien accueilli», lui conseille celui-là qui pourrait bien être un rabatteur. Interpellé, Pape vide son sac. Dans ses haillons crasseux, il est tout en pleurs, il accuse les policiers burkinabés de Kantchari. «Je suis un jeune ouvrier qui veut aller en Europe. Un contact à Agadez m’attend. Mais tout mon argent a été pris par les policiers de Kantchari. Depuis que nous avons quitté le Sénégal, nous payons à chaque poste de contrôle de la police. Au Mali et au Burkina Faso. Seulement, il me restait un peu d’argent à Kantchari. Mais les policiers burkinabés ne voulaient rien entendre. Ils m’ont enfermé et ils me battaient à chaque fois. Quand ils ont découvert l’argent que je cachais, ils ont tous pris alors qu’ils ne me réclamaient que 20 000 FCfa au départ», dit-il, la voix étreinte par l’amertume et la rage. Il se fait consoler par ses amis d’infortune. Il se reprend un instant et décide d’aller enfin se reposer à Keur Serigne Touba. Pape fait une dizaine de pas, jette un dernier regard en direction de ses compagnons et laisse couler deux grosses larmes sur ses joues avant de disparaitre dans la nuit. Pape n’est pas le seul Sénégalais à déplorer les méthodes cavalières de ce poste de contrôle de la police burkinabé. Mor Ndiaye, président de l’association des Sénégalais de Niger, y va également de son courroux contre les policiers de Kantchari. «Ce qui se passe avec les policiers Burkinabè est juste invraisemblable. Mais à Kantchari, c’est le comble. Ils vont juste emprisonner et frapper les voyageurs qui ne veulent rien débourser. J’ai été témoin de tels actes et ils ne font pas la différence entre les migrants clandestins et les sénégalais établis au Niger. J’ai profité de la dernière visite de Moustapha Cissé Lô, président du parlement de la Cedeao à Niamey pour lui en faire part», insiste-t-il. La même sentence a été prononcée par Baye Diop, restaurateur trouvé à Agadez, contre la même police de Kantchari. «A mon passage à ce poste, j’étais en règle, mais j’ai été retenu pour pouvoir payer 20 000 FCfa. Quand je suis parti voir le chef de poste, il m’a dit clairement que le Burkina n’est pas le Sénégal. Que je vais payer la somme demandée ou je vais être enfermé et frappé», se rappelle-t-il. Même l’ambassadeur du Sénégal au Niger, Abdel Kader Agne, est au courant de telles brimades. Les complaintes de ses compatriotes lui sont parvenues. «Tous les concitoyens qui empruntent cet axe déplorent le comportement des policiers du poste de Kantchari. C’est inadmissible et on est en train de tout faire pour éradiquer ces pratiques. La libre circulation des biens et des personnes ne doit pas être juste un concept dans l’espace Cedeao. Les gens qui ne sont même en règle ne doivent pas subir ce supplice, a fortiori des citoyens en règle», condamne le diplomate. En attendant d’y remédier, les voyageurs qui passent par Kantchari, candidats à l’émigration ou non, soufflent le martyre. Et pour ne rien arranger, la menace djihadiste, avec Boko Haram, n’est jamais loin.

 

Boko Haram dans les esprits – Arrivés à Birni Knonni, ville coincée à 340 kilomètres de Niamey et de seulement 5 kilomètres de la frontière avec le Nigéria, le contrôle est plus minutieux. Ici, toutes les cartes d’identification des étrangers sont récupérées. Sous un soleil de plomb, les allochtones descendent du bus et bravent le vent chaud de l’harmattan qui cherche à vous lacérer les narines. Dans un poste construit en paille pour se protéger des rayons du soleil, le chef de la police dirige l’interrogatoire. Taquin et très respectueux, il demande à chacun des cinq étrangers d’expliquer la raison de son voyage à Agadez. Après chaque explication, le plus souvent tiré par les cheveux, il réclame ce qu’il appelle le «yellow card». La carte de vaccination ou le certificat international ou de prophylaxie. Quand ils n’en disposent pas, ils leur demandent de payer une contravention sans aucune pièce l’attestant et finissant toujours dans une caisse rouge placée devant le chef. Ici l’attente est une torture pour les nerfs, un défi physique à relever malgré tout, les autorisations se font désirer. Quelques instants après, la décision tombent et tout rentre dans l’ordre. A Birni Knonni, ce n’est pas seulement la police nationale nigérienne qui veille au grain. La police mixte contre Boko Haram composée du Niger, du Nigéria, du Tchad, du Cameroun, joue sa partition à fond. «Nous avons des ennemis et si vous acceptez de nous aider, vous n’aurez aucun problème», profère un agent de cette unité. Comme pour chercher des alliés. Cette unité ne s’intéresse pas trop aux candidats à l’émigration. Leur souci est d’endiguer toute menace terroriste, surtout venant de Boko Haram. La localité de Illiea dans l’Etat de Sokoto au nord Nigéria, est à moins de 10 kilomètres de là. Cette phase terminée, le périple reprend. A Tahoua et Abalak, c’est le même calvaire, les mêmes méthodes et le bus continue sa course. Cependant, à partir de Tahoua, distant de 403 kilomètres d’Agadez, c’est un autre voyage un commence. Il faut avoir de la force pour supporter ce châtiment né de la dégradation complète de la route sur toute cette distance. Etroite comme le lit d’un étudiant, les 403 kilomètres qui séparent Tahoua et Agadez sont pleins de nids de poule. Parfois même la chaussée disparait complètement. Un voyage plus que mouvementé. Un voyage dangereux à la limite. A quelques kilomètres de la destination, c’est sur un chantier blanc que roulent les voitures. Le dernier poste de contrôle franchi, Agadez ouvre ses bras. Il est 1 heures 27, le chauffeur vient de boucler un voyage de plus de 22 tours d’horloge pour une distance de 950 kilomètres. Les voyageurs descendent, les jambes lourdes, le corps couvert de poussière blanche et la mine complètement défaite. Seulement, un sentiment de satisfaction se lisait sur certains visages.

L’OBS


Dakarflash6



Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >