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Dialogue national, un deal entre élites


Rédigé par DakarFlash.com, le Mardi 4 Juin 2019 || 872 partages || 0 commentaires

Il a gagné l’élection par un coup KO, comme on dit. Avec 58.2% des suffrages. Après avoir éliminé ceux qui apparaissaient alors comme ses deux principaux challengers. L’un, Karim Wade contraint à l’exil au Qatar dans des circonstances encore nébuleuses, pour un bail indéterminé. L’autre Khalifa Sall, à la prison sur une accusation dont le fondement et la procédure ont été contestés jusque par la cour de justice de la CEDEAO. Puis, à quelques mois de l’élection, on a mis en place, sans concertation avec l’opposition, une loi dite sur le parrainage qui a permis de ne retenir que quatre candidats face au président de la République. Entre temps, on a rigoureusement encadré, si ce n’est interdit et le cas échéant, réprimé violemment les manifestations publiques des partis politiques. On a ensuite mené une campagne électorale, sans aucun contrôle ni du montant des budgets des candidats, ni de l’origine de l’argent. Le président sortant a pu ainsi bénéficier d’un budget de campagne pratiquement illimité, qui a permis de distribuer des pagnes et autres goodies au bon peuple à travers tout le pays et d’acheter carrément leurs votes à 5.000 ou 10.000 fcfa l’unité. Les grands électeurs, entrepreneurs du politique, chefs traditionnels et religieux et autres « grands griots » ont, quant à eux, eu droit à des « récompenses » autrement plus consistantes. Dans le même temps, ainsi que les observateurs nationaux et internationaux, dont ceux de l’Union Européenne, l’ont noté, on s’est assuré de la complicité d’un contingent important de la presse. Une fois la victoire déclarée, on s’est attelé immédiatement à la suppression du poste de Premier ministre du Sénégal, ce dont on n’avait soufflé mot pendant toute la campagne électorale. Et cela, sans aucune concertation, ni avec l’opposition, ni même avec les « partenaires sociaux » ou même les « chefs traditionnels et religieux ». Et voilà qu’on appelle à « une réflexion commune » pour « améliorer la marche du Sénégal, sur «… le processus électoral, l’économie, l’exploitation pétrolière et gazière en perspective… » Ces questions à l’ordre du jour du « dialogue national » ont pourtant toutes été discutées, en long et en large lors de la campagne électorale. Le programme de gouvernement proposé par le candidat Macky Sall a traité de toutes ces questions et proposé des solutions à chacune d’entre elle dans le cadre de la Phase II de son Programme pour un Sénégal Emergent (PSE). N’est-ce donc pas ce programme du président candidat qui a été plébiscité à l’issue de la présidentielle de Février 2019 ? Que s’est-il donc passé, seulement trois mois après ? Aucune catastrophe naturelle en tous cas ! Aucune crise économique ou financière puisqu’on déclare un taux de croissance de 6,6% en 2018 et une projection de 6,8% en 2019 ! On nous assure que la dette publique du pays ne représente que 49% de son PIB, se situant donc bien en dessous des 70% convenus dans le cadre du pacte de convergence de l’UEMOA. Que le budget 2019 est établi à 4.000 milliards FCFA en augmentation de plus de 7.2% par rapport à celui de 2018. On nous assure que le déficit budgétaire, évoqué par l’opposition notamment par M. Mamadou Lamine Diallo, président du parti Teki et économiste de son état, en décembre 2018 déjà et encore récemment par M. Ousmane Sonko, n’est que « tension de trésorerie » ! Serait-ce donc la situation politique, si ce n’est l’état de l’économie, qui motive la convocation de ce « dialogue national » ? Macky Sall, réaliste en politique s’il en est, soucieux de sa sortie du pouvoir, voulant se prémunir du sort qu’il a réservé à Karim Wade puis à Khalifa Sall, chercherait-il à se construire une base autrement plus prégnante que celle de Benno Bokk Yakkar ? Une base qui lui permettra de bénéficier au cours des cinq années de son dernier mandat d’un consensus mou, avec une classe politique et une société civile compromises puisqu’impliquées dans le gouvernement et l’administration. Dans le même temps, un dauphin sera identifié, initié et lancé avec toutes les garanties pour s’imposer. Le dialogue national aura servi ainsi à mettre en place un « nouveau deal » politique pour coopter l’élite du pays qui se partageait jusqu’alors entre les partis d’opposition et les « organisations de la société civile ». L’opération bénie par les « autorités traditionnelles et religieuses », scellée sous le fronton de la République, n’aura pas l’air d’une vulgaire « transhumance ». On transfusera Benno Bokk Yakkar que ses vieux cornaques, Moustapha Niasse et Ousmane Tanor Dieng, n’arrivent décidemment pas à mettre en ordre de marche, hors les élections et les « khawarés ». Puis on fera de la place dans l’attelage d’un « gouvernement d’union national », dans les agences et dans les entreprises publiques aux nouvelles recrues. Ce projet est une atteinte grave à la démocratie ! Pour deux raisons au moins. La première, c’est qu’on aura substitué au programme présenté aux Sénégalais lors de l’élection présidentielle un autre élaboré à l’issue d’un « deal » entre élites. Ce qui enlève tout son sens à l’élection présidentielle. Le projet est antidémocratique aussi par ce que ceux qui ont engagé ce « dialogue national » ne représentent au mieux qu’une catégorie des élites de ce pays. Pour la plupart des hommes du troisième âge, vieux chevaux de retour, de la politique et de la « société civile ». Outrage à la démocratie en effet que cet aéropage de vieux hommes qui prétend refonder le pays, sans les femmes et sans les jeunes ! Dans un pays où les femmes représentent 50.2% de la population et les jeunes âgés de 15 à 35 ans, 34% ! Enfin, qu’est-ce que ce raout peut bien apporter qui n’ait été dit par la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur, la Concertation nationale sur la Santé et l’Action sociale, les Assises de l’éducation nationale, la Conférence sur le dialogue social, les consultations citoyennes pour les réformes institutionnelles, les concertations autour de l’Acte 3 de la décentralisation, le processus inclusif autour de la Réforme du foncier, le Forum sur l’administration, les concertations sur le pétrole et le gaz et j’en passe ? Et vérité si le président Macky Sall était véritablement préoccupé de réformer en profondeur ce pays, il prendrait son courage à deux mains et ressortirait simplement de ses tiroirs la Charte de Gouvernance Démocratique et les recommandations de la Commission Nationale de Réforme des Institutions promulguées par les Assises Nationales.

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