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« L’appareil de radiothérapie constituait un danger pour les malades et le personnel »


Le Pr Mamadou Diop fait une radioscopie sans complaisance de la panne de l’appareil de radiothérapie de l’hôpital Aristide Le Dantec. Au cours de cet entretien, le directeur de l’Institut du cancer a révélé que cette machine est tombée en panne à plusieurs reprises et qu’elle ne répond plus aux critères d’efficacité ni ne sureté. En somme, son usage expose les malades et le personnel à la radioactivité. Mais, l’universitaire ne veut pas que l’on résume le problème de lutte contre les cancers à l’acquisition de nouvelles machines de radiothérapie.

Rédigé par DakarFlash.com, le Samedi 4 Février 2017 || 1045 partages || 0 commentaires

« L’appareil de radiothérapie constituait un danger pour les malades et le personnel »
 La panne de l’appareil de radiothérapie fait l’actualité. Pouvez-vous revenir sur ce problème ?  

L’appareil a connu des pannes successives au fil des années qui nous ont conduits à procéder à plusieurs maintenances. Cette panne ne date pas d’aujourd’hui. Mais, nous sommes arrivés à un point où cette machine constituait un danger pour les patients et pour le personnel. C’est ce qui nous a amenés à demander son arrêt. C’est un appareil qui date de longtemps. C’était un don de la défunte Arc de la France, une Association de la recherche sur le cancer. C’était en 1989. Cet appareil a connu plusieurs changements de sources parce qu’il s’agit de sources radioactives. Une source a une durée de vie. Il faut renouveler les sources radioactives, car il y a des mesures draconiennes de radioprotection à respecter. C’est en 2009 qu’il y a eu réhabilitation, un changement de tous les accessoires, à savoir la table et le statif. Par la suite, l’unité de la radiothérapie a été réhabilitée. Mais, l’appareil est resté le même. Son état motive notre décision de cesser nos activités. 


Pourtant, vous avez souvent attiré l’attention des autorités sanitaires sur la fréquence des pannes…  
 
Nous avons informé, à plusieurs fois, les autorités sur la nécessité d’acquérir des appareils beaucoup plus performants. Il faut admettre que le cobalt est bien, mais en termes de radiothérapie, il est un peu dépassé. En fait, tous les équipements se modernisent en médecine. Les appareils d’échographie qui existaient il y a trente ans ne sont plus d’actualité. Malheureusement, cette évolution n’a pas été le même pour cet appareil de radiothérapie. 
Donc, en termes d’efficacité thérapeutique, le nombre de localisation qui peut être pris en charge n’est pas possible avec le cobalt, alors qu’avec l’accélérateur on peut irradier les tumeurs beaucoup plus profondes et être plus précis dans son ciblage. Ce n’est pas seulement le cobalt, mais la dosimétrie, c’est-à-dire calculer les doses que doit recevoir la tumeur et protéger les organes sains qui sont au autour. Ceci est extrêmement important en radiothérapie. 
Dans ce projet de renouvellement du cobalt, il y a également un scanner qui va être dédié à la radiothérapie qui pourra faire une dosimétrie beaucoup plus précise. Avec ces accessoires, nous aurons une grande efficacité sur la tumeur, notamment l’organe qui est atteint, et une meilleure protection des organes sains qui sont aux alentours de la tumeur. Ce sont des avantages de l’accélérateur de particule par rapport au cobalt. 


Avez-vous le sentiment que vous n’avez pas été suivi ?  
 
Je pense sincèrement que c’est un problème qui concerne la prise en charge des cancers. Dans tous les pays en voie de développement comme le Sénégal, les autorités sanitaires se sont focalisées sur les maladies infectieuses pendant plusieurs décennies. Aujourd’hui, on peut dire que la mortalité liée au paludisme, à la tuberculose et au Sida est à un niveau assez acceptable. Nous avons concentré toutes nos énergies sur les maladies infectieuses comme si nous n’étions pas concernés par les maladies chroniques que sont les cancers, le diabète, les maladies cardio-vasculaires, rénales... Aujourd’hui, on se rend compte qu’il y a une transition épidémiologique évidente. Nous avons toujours essayé d’attirer l’attention des autorités pour qu’elles fassent cette réorientation des priorités en termes de santé. Je suis heureux de constater qu’une nouvelle culture de la santé est en train de prendre place chez les décideurs publics. C’est important. Je suis également content d’entendre que le président de la République demande de financer le Plan national de lutte contre le cancer parce que c’est la seule solution pour régler l’ensemble des problèmes. Il ne s’agit pas seulement d’une machine qu’il faut changer. Il faut penser à l’ensemble du territoire national, aux ressources qui travailleront et feront fonctionner ces machines. Il faut penser au diagnostic du cancer, au bilan d’extension qui demande une imagerie performante, des Irm mixtes et nucléaires. C’est tout un ensemble. Nous ne devons pas penser que dès que nous aurions une nouvelle machine, le problème sera réglé. La prise en charge du cancer est holistique. Il y a une prévention primaire qui consiste à informer, sensibiliser et agir sur le mode de vie des populations. La prévention secondaire revient, elle, à détecter très tôt les lésions précancéreuses. Il faut une culture du diagnostic précoce ; ce qui demande des programmes de dépistage. Il y a également la prise en charge thérapeutique qui exige des infrastructures, des équipements et des ressources humaines qualifiées. Partout à travers le monde, les patients arrivent à un stade avancé dans les hôpitaux. Ils ont besoin de soins, de soutien psychologique, physique et social et des traitements pour soulager les douleurs. C’est tout un ensemble de mesures qui sont dans le Plan national de lutte contre le cancer. Lorsque nous entendons la plus haute autorité dire qu’il faut financer ledit plan, nous disons, enfin, que nous aurons des solutions durables. C’est le financement de ce plan qui va régler le problème de manière pérenne. 

 
C’est difficile d’évacuer une personne qui a une douleur. Comment atténuer la souffrance durant l’évacuation ?  

 
La prise en charge de la douleur dans la médecine moderne est une priorité. Quelle que soit la maladie, nous devons faire en sorte que la personne ne souffre pas sur le plan physique. C’est fondamental. L’atténuation de la douleur est intégrée dans le projet du Centre anticancéreux qui est actuellement fini et doit être financé par la République de Corée du Sud. Dans ce centre, il y aura un service qui s’occupera de la douleur. Celle-ci varie d’un patient à un autre. Aujourd’hui, l’arsenal de la prise en charge de la douleur doit être mis en place et institutionnalisé de manière progressive. Il est nécessaire d’avoir un service dédié au traitement des douleurs tout en continuant à s’intéresser aux causes. Un malade qui est évacué peut continuer à prendre des médicaments, des injections. Nous ne sommes plus à l’ère où on disait, de toute façon, vous êtes malade, donc vous devez souffrir. Nous avons l’arsenal thérapeutique pour prendre en charge toute sorte de douleur. 


Certains Sénégalais pensent que l’argent généré par les examens devrait servir à assurer la maintenance, voire l’acquisition
d’une nouvelle machine ? 
 


C’est une excellente question. Vous savez que l’Institut du cancer, l’unité de radiothérapie, la chirurgie effectuée au niveau du service de cancérologie et la chimiothérapie sont dans un hôpital qui s’appelle Aristide Le Dantec. Cet hôpital a plus de 100 ans. Il a une administration qui gère toutes les ressources et les dépenses. On ne peut pas dire qu’un malade a payé pour la radiothérapie et que cette somme doit revenir à notre unité. Cela ne marche pas ainsi. La caisse de l’hôpital est commune. La maintenance a toujours été assurée tant bien que mal. Ce n’est pas cela le problème. La radiothérapie est moins chère au Sénégal. Aujourd’hui, la radiothérapie curative, c’est-à-dire pour traiter et guérir une tumeur, est facturée à 150.000 FCfa. Le malade paie cette somme pour toutes les séances de radiothérapie qui peuvent durer un mois ou plus. Je vous signale qu’en Mauritanie, avec la panne de cet appareil, les Mauritaniens paient 200.000 FCfa, mais les étrangers sont obligés de débourser 800.000 FCfa. Au Sénégal, le tarif est le même pour les Sénégalais et les étrangers. Je pense que c’est une bonne chose puisque nous sommes tous des Africains. A Bamako, la radiothérapie est à 200.000 FCfa pour les Maliens et plus de 900.000 FCfa pour les étrangers. Pourtant, les Maliens se font toujours traiter au Sénégal en payant 150.000 FCfa comme les Sénégalais. S’agissant d’une radiothérapie palliative ou symptomatique, un patient paie juste 50.000 FCfa. En plus, il y a le service social où certains malades ne paient que 50 %. Si on se basait seulement sur les ressources générées par la radiothérapie pour la maintenance, la réhabilitation ou l’achat des éléments de cette machine, l’appareil serait à l’arrêt depuis très longtemps. Ce n’est pas comme ça qu’il faut réfléchir. C’est un tarif social. Il suffit de se renseigner sur le coût de la radiothérapie dans les autres pays ou dans le monde pour se rendre compte que le Sénégal a le tarif le plus bas à l’hôpital Aristide Le Dantec. Malheureusement, c’est la seule machine du pays. Il y a un problème de planning. A cela s’ajoutent des temps d’attente. On ne peut pas faire la chirurgie et la chimiothérapie et attendre trois mois, voire plus, pour faire la radiothérapie. Cela ne sert plus à rien parce qu’il y a une poursuite évolutive de la maladie. Elle ne s’arrête pas. 


Le ministère de la Santé a annoncé de nouvelles acquisitions. Avez-vous une idée de la date d’arrivée de ces machines ? 
Nous savons que le ministère de la Santé a décidé d’acheter un nouvel appareil. L’argent est débloqué. C’est en procédure d’urgence. Il ne s’agit pas d’enlever un appareil et de mettre un autre. Il y a tout un environnement à revoir. C’est un nouvel appareil. Le bunker doit être modifié, notamment la hauteur. Nous avons réfléchi et avons pensé que ce n’était pas la peine puisque cela va être très compliqué d’aller en hauteur. Finalement, nous avons retenu l’option de creuser pour gagner en hauteur. En plus, il y a la dosimétrie, il ne faut pas que l’on fasse le focus sur l’appareil. En fait, avant de traiter un malade, on fait la simulation de traitement pour savoir combien de doses doit recevoir l’organe atteint et les organes sains et avoir une précision sur la dose que peut tolérer chaque organe. C’est le rôle du physicien-médico. Dans cette commande, il y aura un scanner parce que notre simulateur est obsolète. Nous aurons un scanner qui sera dédié à la radiothérapie pour faire une meilleure dosimétrie. 
Il y a également l’environnement, notamment les travaux de génie de civil. Nous essayons de réduire les délais de renouvellement. Il ne s’agit pas seulement de changer l’appareil. Il y a d’autres accessoires à acheter et quelques travaux de génie civil qu’il faut entreprendre. Dans le bâtiment annexe, où il n’y a pas que la radiothérapie, il y a des salles de consultation, d’enseignement, de réunion, de concertation pluridisciplinaire où les décisions sont prises pour le traitement de malades. Nous sommes dans un centre hospitalo-universitaire où nous recevons des étudiants en médecine, des médecins en spécialisation et parmi eux, on note bon nombre d’étrangers. L’Etat doit donner des bourses aux médecins sénégalais. Malheureusement, dans ce pays, il n’y a pas encore de politique de ressources humaines pour la spécialisation. L’Etat ne donne pas de bourses aux médecins sénégalais qui veulent faire une spécialisation. C’est pourquoi nous attendons beaucoup de la décision de financement du Plan national de lutte contre le cancer. 


Ne faudrait-il pas plus d’un appareils par rapport au nombre de malades ?  
 
Un accélérateur de particule et un scanner nous suffisent pour faire le travail correctement. Mais, il y a deux accélérateurs de hautes énergies qui sont prévus pour l’hôpital Dalal Jamm. Si l’hôpital Principal et l’hôpital de Grand Yoff peuvent en disposer, ça serait bien. Si nous partons aussi du principe qu’il faut un appareil pour 200.000 habitants, vous avez l’idée du nombre d’appareils de radiothérapie que le Sénégal doit avoir. Ce sont les normes internationales. Le Sénégal n’est pas le seul pays concerné par le déficit d’appareils de radiothérapie. Il y a cette transition épidémiologique qui fait qu’il faut, à partir de maintenant, que l’on se dise que les problèmes de santé dans les 30 prochaines années ne seront pas le paludisme, les maladies infectieuses, mais les maladies chroniques. 
 
le soleil

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