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« Liberté d’importuner » : une tribune dénoncée, moquée… ou défendue


La publication, le 9 janvier, dans le journal Le Monde, d’une tribune signée par 100 femmes pour dénoncer un féminisme véhiculant « une haine des hommes » a fait réagir de nombreuses personnalités.

Rédigé par DakarFlash.com, le Samedi 13 Janvier 2018 || 51 partages || 0 commentaires

« Liberté d’importuner » : une tribune dénoncée, moquée… ou défendue

À contre-courant du mouvement #MeToo, né du scandale Weinstein, la tribune parue dans Le Monde mardi 9 janvier et signée par un collectif de 100 femmes, dont l’actrice Catherine Deneuve et l’auteure Catherine Millet, n’est pas passée inaperçue. Cent dix ans jour pour jour après la naissance de Simone de Beauvoir, ce collectif de femmes a défendu, pour les hommes, « une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » tout en fustigeant un féminisme qui, « au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité ». Un texte qui a déclenché une avalanche de commentaires essentiellement critiques ou ironiques, mais non sans récolter quelques soutiens.

« Énormes âneries » pour les unes, « esprit courtois », pour les autres

« Dans cette tribune il y a des choses profondément choquantes », a réagi sur France culture Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes. « Nous avons déjà énormément de mal à faire comprendre aux jeunes filles que frotter un sexe d’homme dans le métro contre elles, c’est une agression. Je pense que c’est dangereux de tenir ce discours », a estimé la femme politique tout en rappelant : « Frotter un sexe d’homme contre une femme dans le métro, sans son opinion, c’est une agression sexuelle. Cela vaut jusqu’à 3 ans de prison et 75 000 euros d’amende. »

Sa prédécesseure, Laurence Rossignol, désormais sénatrice socialiste de l’Oise, a, elle, déploré, sur Twitter, « cette étrange angoisse de ne plus exister sans le regard et le désir des hommes qui conduit des femmes intelligentes à écrire des énormes âneries ».

« La drague c’est sympa. La drague lourde, c’est pénible. Les frotteurs, c’est glauque. Le harcèlement, c’est condamnable. Le viol, c’est un crime. Rétablir quelques vérités simples, ce n’est pas émasculer les hommes ! », a commenté, de son côté, Valérie Pécresse, la présidente LR de la région Île-de-France.

Mais toutes les femmes politiques n’ont pas pris leurs distances avec la tribune des 100 femmes. Au micro des Grandes Gueules, sur RMC, l’eurodéputée LR Nadine Morano a ainsi dit adhérer à leur démarche. « Vous pouvez très bien être importunée par quelqu’un de manière répétitive. Au final, vous pouvez aller prendre un café avec et puis hop, une histoire commence. Donc toutes les situations sont différentes, toutes les personnes sont différentes. À la clé, au final, le maître-mot, c’est le consentement », a fait valoir l’ancienne secrétaire d’État en jugeant « scandaleux » « l’appel à la délation sur les réseaux sociaux ».
 

Autre soutien apporté aux signataires : celui de l’ex-ministre du Logement Christine Boutin au nom d’ »un esprit français, qui vient de l’esprit courtois ».

« L’expression d’un antiféminisme »

De nombreuses universitaires ont critiqué la tribune en en pointant les contradictions. La philosophe et historienne de la pensée féministe, directrice de recherche émérite au CNRS, Geneviève Fraisse, y voit ainsi « un texte minoritaire ». Selon elle, d’ailleurs, si cette tribune entraîne des réactions c’est parce que son propos est dépassé. « Elles parlent de ‘haine des hommes et de la sexualité’. Mais quand un homme abuse d’une femme sous une forme ou sous une autre, ce n’est pas de la haine du sexe, cela ? », fait-elle mine d’interroger dans un entretien à 20 minutes.

Michelle Perrot, historienne, professeure émérite d’histoire contemporaine à l’Université Paris-Diderot, se dit, dans un entretien au Monde, sidérée par « l’absence de solidarité » de ces femmes « et leur inconscience des violences réelles subies ». Pour elle, cette tribune traduit « un malentendu total » car « la protestation des femmes ne saurait être assimilée à une plainte qui les enfermerait dans le statut ‘d’éternelles victimes’. Au contraire, cette protestation, à la fois individuelle et collective, fait d’elles des actrices qui refusent et résistent à une pression, à une domination dont elles ne veulent plus. »

 

Juliette Rennes, enseignante à l’École des Hautes Études en sciences sociales (EHESS) estime, elle, dans un entretien au Nouveau Magazine littéraire, que les signataires devraient « s’interroger, comme le faisait par exemple Simone de Beauvoir, sur les éléments de leur trajectoire et de leur position qui les a protégées de telle ou telle dimension des relations sexistes ». Pour la sociologue, la prise de position « ressemble à une réhabilitation d’un ordre social à l’ancienne où les rencontres amoureuses, érotiques et sexuelles prennent la chasse pour modèle ».

Guère surprise par la tribune, Christine Bard, historienne, spécialiste de l’histoire du féminisme et de l’antiféminisme, auteure du Dictionnaire des féministes, France XVIIIe-XXIe siècles, estime qu’elle est « l’expression d’un antiféminisme » dont elle reprend la rhétorique classique : l’accusation de censure, d’atteinte à la liberté sexuelle, de haine des hommes et de la sexualité, de victimisation des femmes, sans oublier l’accusation de totalitarisme. « La logique du propos est en apparence moins réactionnaire que celle des courants antiféministes classiques, car ce qui est mis en avant, c’est la liberté. Mais cette notion est manipulée pour défendre ‘la liberté d’importuner’   c’est-à-dire la liberté sexuelle des hommes  , et pour minimiser, voire légitimer, les comportements machistes et violents », analyse l’historienne dans un entretien au Monde.

Rares sont les hommes à s’être risqués à commenter la tribune. Dans l’émission de Laure Adler sur France Inter, le romancier Frédéric Beigbeder s’en est toutefois félicité. « Ce que j’ai aimé, c’est que ce soit des femmes qui prennent la parole pour dire ce que les hommes ne peuvent plus dire depuis quelques mois, à savoir que l’on n’est pas tous des porcs », a-t-il dit. « Il ne faut pas dénoncer de manière numérique, excessivement et rapidement, tout le monde. Ne nous associez pas avec ces gros salauds », a-t-il conclu.

L’essayiste Raphael Glucksmann a, de son côté, présenté comme « une escroquerie fascinante », « l’argument de la galanterie menacée ressassé en réponse aux témoignages et aux cris de révolte des victimes de harcèlement ».

« Voici venu le temps des harcelettes ! »

Les réactions sont aussi passées par l’humour et le second degré. « On connaissait les suffragettes qui voulaient voter, voici venu le temps des harcelettes qui veulent se faire emmerder par des relous dans les rues. Nouveau siècle, nouveau combat ! », a ainsi ironisé Guillaume Meurice sur France Inter Tandis que, sur Europe 1, dans son billet d’humeur, Nadia Daam raillait : « Les Américains ont Oprah Winfrey et des débats sur Woody Allen, nous on a Elisabeth Lévy (signataire de la tribune NDLR), des défenseurs du droit inaliénable à coller des mains au cul, et des débats sur les blagues de Tex (l’animateur de France 2 écarté à la suite d’une « blague » sur les femmes battues NDLR) ! »


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